Banque Privée Edmond de Rothschild Lugano
10/01/2010 - Points de vue

Tour de Babel cherche locataires

La plus haute tour du monde, 818 mètres, une superbe piste de ski en plein désert, le Queen Mary, les plus beaux pur-sang, des centres gigantesques de shopping en duty free, Dubaï était le plus éclatant des émirats unis. Pourtant, contrairement à ce que l’on pouvait penser, ces pays riches de l’or noir, achetaient des projets de long terme sans aucune rentabilité avec du crédit.

Ceux-ci arrivent aujourd’hui à terme et le cash squeeze se déclenche. Curieuse panique puisque tout le monde savait qu’il y avait peu de lumières la nuit dans ces appartements achetés en spéculation et non pour être habités. Les parkings d’aéroport étaient remplis de 4x4 de luxe dont les propriétaires ne pouvant plus payer leurs leasings avaient pris la poudre d’escampette en laissant la clé de contact. Cheik el Marktoum doit aller à Canossa devant ses frères des émirats unis pour une rallonge sélective. Tout ne sera pas sauvé, le complexe immobilier de l’île du palmier risque de jaunir de sécheresse. Dans les mois qui viennent, les grands projets sans rentabilité décimés par la crise vont venir périodiquement faire les grands titres. Alors on reparle de la formidable dette grecque, des tristes finances des anciennes stars de la subvention européenne, l’Irlande et l’Espagne, de la déroute des pays baltes, des gigantesques déficits budgétaires.

Avec 30% de hausse de la masse monétaire mondiale depuis la crise, la fuite devant la monnaie se précise chaque jour. Les matières premières sont en bulle. 15 milliards d’investis sur les indices commodities en 2003, 200 milliards aujourd’hui. Le pétrole en surabondance stocké dans des citernes pour bénéficier du contango, frise les USD 80,00, alors que les fondamentaux plaident pour un prix de USD 40,00, le sucre, le soja, le cacao, les métaux sont en bulle. La gousse d’anis achetée par les chinois pour se vacciner contre la grippe H1N1 a décuplé son cours, tandis que les américains, pour la même raison, ont fait monter le contrat de jus d’orange concentré de 50%... Qui blâmerait les Chinois, les Indiens et les pays asiatiques en général de se défier de monnaies fondantes en qualité et de plus en plus risquées. Nous disions il y a deux mois « le Veau d’or est toujours debout et Satan conduit le bal », rien n’a changé. L’or vient de passer la barre des USD 1'200,00 sans difficulté contre un dollar faiblissant. Seule une chute de la bourse américaine pourrait amener l’or à corriger à la baisse.

Les gouvernements auraient été bien inspirés pour faire revenir la confiance de démembrer les banques entre banques de dépôts faisant leur métier de banque généraliste et banques d’affaires ou d’investissement comme après le glass steagall act. Ansi le public n’aurait pas paniqué pour ses dépôts devant les colossales pertes des salles de marché des banques d’investissement. Les taux zéro, pratiqués par tous les gouvernements, et dont l’efficacité pour provoquer une reprise économique reste à prouver (exemple du Japon). Les taux zéro pour le moment subventionnent les banques qui achètent des obligations à 10 ans pour gagner de l’argent sans risque. Ceci est classique, mais l’horreur vient des banques centrales achetant à tour de bras les obligations longues pour faire baisser les taux et refinancer ces achats à court terme à taux zéro.

Cette technique dangereuse peut être la source d’un dérapage très violent des marchés obligataires où 1994 en comparaison ne serait qu’une anecdote. La confiance s’est installée beaucoup plus vite dans l’esprit des investisseurs que dans le tissu économique. Une fois finies les primes à la casse, l’industrie automobile risque de freiner très sérieusement. Le crédit à la consommation s’effondre, événement exceptionnel et inquiétant. L’épargne bondit. Le chômage atteint des niveaux très durs. Pendant que Wall Street va empocher ses ignominieux 30 milliards de bonus, Main Street souffre et se rétracte. On voit mal la reprise si ce n’est dans l’immobilier aux Etats-Unis où l’indice Case Schiller progresse depuis quelques mois. L’économie américaine sera la première à repartir comme d’habitude si il y a reprise, ayant cureté à l’os son économie depuis la crise. En revanche l’économie européenne, dont les gouvernements ont temporisé les réformes, aura du mal à repartir sur un taux de croissance acceptable. L’Allemagne sera la plus à même de repartir, ses finances publiques étant les plus saines, à l’inverse de la France dont les promesses de son président de réformer la ponction publique semblent bien mal engagées. L’emprunt sur l’emprunt relève plus de la communication politique et d’un volontarisme économique bien français. Aujourd’hui, l’emprunt fait peur car la détérioration des finances publiques fait peur. Et si le cycle cette fois ne nous reprenait pas dans ses bras ? L’Europe paralysée sera à la traîne de la reprise mondiale quand elle aura lieu.

Nous ne nous soustrairons pas aux pronostics pour l’année 2010. Nous pensons que la faiblesse de la reprise économique va tester le cours des actions dans le courant du premier trimestre 2010. Pour le moment, au mois de novembre les bourses ont reculé plus en profondeur que sur les indices dans des marchés étroits. L’intérêt se trouve toujours sur les commodities, l’or et les marchés émergents. Notre sentiment est donc toujours de réduire les actions sur des pointes ponctuelles, les obligations également. Alléger l’effet matières premières, mais conserver l’or assurance tous risques. Si les bourses corrigent au premier trimestre, le dollar devrait être plus ferme.

Patrick Ségal

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