Banque Privée Edmond de Rothschild Lugano
18/11/2011 - Points de vue

La dette fait tourner le monde

M. Gontikas commence par nous montrer que nous sommes tous, de près plus que de loin, concernés par la dette. Vient ensuite sa question à un milliard de dollars, à savoir quel serait un juste montant de dette ? L’auteur nous offre une analyse faite de lucidité et de bon sens sans nous faire perdre le fil de son discours avec des considérations trop techniques et conclut avec une réponse de Normand : ça dépend !

Si Liza Minnelli devait rechanter sa chanson « Money, money », elle remplacerait probablement le mot « money » par « debt » !

Eh oui, que ça nous plaise ou non, l’économie mondiale tourne autour de la question de la dette.

Pensez-y une seconde: cartes de crédit, leasing, hypothèques, financements de petits et grands projets, fonds de pension (l’obligation de payer quelqu’un dans le futur est une dette), tout autour de nous est dette : dette gouvernementale, dette privée, dette d’entreprise, dette institutionnelle; une dette qui enchaîne notre génération, mais également la suivante.

La dette est utilisée pour rembourser de la dette

Lorsque la dette est utilisée à des fins de productivité et de valeur ajoutée, alors l’économie est saine, elle croît, elle peut rembourser ce qu’elle doit; mais si cette dette est utilisée pour rembourser une autre dette ou pour soutenir des activités non productives, alors sa valeur diminue et son remboursement devient quasiment impossible; c’est ce qui se passe principalement aujourd’hui à une échelle globale. La dette est utilisée pour rembourser de la dette, comme si sur un carrousel de nouveaux clients montaient sans qu’aucun n’en redescende et, que surchargé, il s’écroulerait. Nous sommes tous tellement endettés que chaque nouveau-né est marqué du sceau de la dette pour un montant de plusieurs milliers de dollars lorsqu’il prend son premier souffle.

Existe-t-il un juste montant de dette?

Et maintenant, bien sûr, la question à un milliard de dollars : existe-t-il un juste montant de dette et, si oui, à combien se monte-t-il ? En ce qui concerne le secteur privé, je pense que la réponse est simple; aussi longtemps qu’une entreprise peut payer les intérêts de sa dette et continue à avoir les liquidités nécessaires pour être rentable, tout va bien. Les problèmes surviennent vraiment quand on applique ceci au niveau gouvernemental. Les déficits budgétaires sont la norme aujourd’hui, et les pays qui vivent sur des surplus le sont grâce à des ressources naturelles qui existent en abondance dans leur sous-sol ou grâce à une croissance émergente. Il y a d’évidentes exceptions, mais concentrons-nous sur la règle.

Les États-Unis, la France, l’Allemagne, le Japon et le Royaume-Uni, pour n’en nommer que quelques-uns, sont des pays qui accumulent de tels déficits annuels qu’ils ne montrent pas de signe de pouvoir équilibrer leur budget ces prochaines années. Nous savons donc maintenant que la dette est là pour durer. On pourrait presque soutenir que, finalement, si tout le monde contracte autant de dette, ça ne peut pas être si mauvais ! On en revient alors à la question du juste montant ?

Les règles qui augmentent les problèmes actuels

Le Japon ne semble pas se préoccuper du problème puisqu’il continue à amasser de la dette sans que personne ne sourcille. Les États-Unis viennent de fixer pour leur dette un nouveau plafond, qu’ils vont probablement relever dans les années à venir, alors que l’Union européenne s’efforce de maintenir des règles absurdes de ratios dette/PIB et de déficits annuels. Des règles que les plus grands pays ont grossièrement violées, ouvrant la voie à des abus par des pays indisciplinés qui fixent des ratios hors de toutes proportions. Des règles prouvées irréalisables et inutiles par la nécessité politique et la réalité économique, aussi longtemps qu’il n’y aura pas de processus décisionnel pour contrôler qui a droit à quoi. Des règles qui augmentent les problèmes actuels, rendant leur application future impossible.

Pourquoi ne pouvons-nous pas avoir de déficit annuel supérieur à 3% ? Pourquoi est-ce si terrible si, pour une période de dix années ou plus, l’Union européenne accepte que la dette d’un pays soit supérieure à 103% ou 105% du PIB ? Techniquement parlant, ces pourcentages sont bien pensés et basés sur des moyennes calculées lors de périodes connaissant une croissance économique saine et stable. Et c’est exactement ça le point. Lorsque vous avez des périodes de malsaine et pauvre croissance économique – si croissance il y a – alors ces règles ne devraient pas être appliquées et les gouvernements devraient être autorisés avant tout à stimuler la croissance économique et à protéger le bien-être de leurs citoyens. Regardez de l’autre côté de l’Atlantique! Les États-Unis créent constamment des montagnes de dette afin de relancer leur économie et de ramener la consommation à des niveaux antérieurs. Ils vont probablement plus tard créer de l’inflation pour...dégonfler leur dette. Soyons clairs à ce sujet, nous devons impérativement nous opposer aux mauvaises pratiques budgétaires et aux abus que nous avons pu observer dans de nombreux cas. Mais essayer d’appliquer des règles non viables dans un environnement économique qui ne peut tout simplement pas les assumer est à la fois difficile et dangereux.

 L’équation dette-troubles sociaux-stabilité est dangereuse

Tant que la dette d’un pays est directement liée au niveau de vie moyen de la population, n’importe quel gouvernement aura de sérieuses difficultés à la réduire et ne devrait pas survivre aux prochaines élections. Nous en avons déjà vu des exemples au Portugal et en Espagne et je crains que beaucoup d’autres pays viennent se rajouter à la liste. L’équation dette-troubles sociaux-stabilité est dangereuse, spécialement dans une société démocratique où trop de pression ne peut que provoquer des changements de gouvernements. Équilibrer des mesures astreignantes pour réduire la dette avec la peur d’une défaite électorale revient à marcher sur une corde raide d’où il est facile de tomber.

L’Union européenne en est un bon exemple. Les électeurs réagiront si on leur demande de financer massivement un pays qui ne semble pas faire d’efforts équivalents. Idem, l’électorat d’un pays à problèmes renversera un gouvernement qui tente de rapidement mettre en place de strictes disciplines fiscales. La discipline fiscale est une vertu qui met du temps à être mise en œuvre et qui ne peut pas changer d’une année à l’autre. La discipline fiscale doit être efficace limiter la création de la dette, mais elle doit aussi être socialement acceptable. Notre plus grand risque n’est pas des intérêts élevés ou de la dette. Il réside dans des troubles sociaux importants. Le plus rapidement l’Union Européenne aura une politique fiscale commune et le plus rapidement elle pourra lutter efficacement et à long terme contre le problème que pose la dette.

La mutualisation de la dette couplée à une politique fiscale commune et centralisée est la seule solution pour une Europe vraiment unie et libérée des fantômes de la dette et des fantômes de troubles sociaux et de tout ce qui les accompagne. Le plus rapidement nous comprendrons ceci et le mieux nous pourrons gérer le problème, dont la résolution est autant politique qu’économique. FESF, « Eurobonds » et impôt sur la fortune ponctuel sont de probables moyens de résoudre le problème de la dette européenne. Nous devons cependant agir rapidement.

Imaginez un instant un monde sans dette

La dette continuera à faire tourner le monde. Imaginez un instant un monde sans dette. La plupart des activités économiques et le commerce s’arrêteraient et le crédit disparaîtrait des marchés financiers. Ce serait le chaos total. Dette et crédit ont toujours fait partie de l’histoire des sociétés occidentale, ont contribué au succès du capitalisme et ont permis aux économies libres de prospérer et d’émerger en tant que système gagnant à la fin du 20e siècle.

Pour en revenir à la question de juste niveau de dette, je ne pense pas qu’il existe un juste niveau. Un niveau suffisant en période de croissance et de création de valeur est insuffisant en période de récession. Les règles de Maastricht ont prouvé ce point au-delà de tout doute. Le niveau de dette n’a en soi rien à voir avec discipline fiscale. Je suis en faveur de strictes mesures d’austérité fiscale, mais en même temps, je ne vois pas notre société moderne réduire sa dette rapidement. Les pays qui ont actuellement une énorme dette vont devoir la réduire à des niveaux viables ou feront faillite. Cette réduction devra se faire à une vitesse bien inférieure à celle qui est préconisée aujourd’hui et le chemin sera long et semé d’embuches.

T. Giôntikas, novembre 2011

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