A ce moment précis, l’espoir changea de camp, le combat changea d’âme. La Chine rayonnante entreprit la tournée des capitales européennes menacées. La reprise de l’euro, jeté au pilori la veille, fit sentir ses pleins effets. Il suffit bien évidemment que la Chine achète quelques dizaines de milliards d’euros de dettes souveraines de l’Europe du Sud pour que les vendeurs à découvert battent en retraite et soient même squeezés. Le dollar, menacé par ces changements chinois, a corrigé de 1,28 à 1,35 contre euro, tandis que l’euro est passé de 1,23 à 1,30 CHF (février 2011).
Le plafond de la dette nationale est presque atteint aux États-Unis et son augmentation va donner lieu à un vif débat entre la nouvelle majorité républicaine et les démocrates. La quasi-cessation de paiements de nombreux états, Californie en tête, et de multiples municipalités, aggrave le désarroi financier américain. Ben Bernanke peut bien continuer à faire tourner la planche à billets aux USA, les achats chinois de T-bills et T-bonds sont essentiels à la bonne tenue des adjudications du Trésor, au moment où les bienfaits de la mondialisation sont de plus en plus discutés, à l’instant où les pays les plus touchés par la crise parlent d’instaurer des barrières douanières ou des mécanismes correctifs propres à protéger leur marché intérieur. Éviter la déroute financière de l’occident en crise contre l’absence de mesures coercitives pour freiner l’invasion des marchandises chinoises, belle stratégie ! D’autant plus qu’au même moment, la Chine a besoin de continuer sa croissance rapide pour éviter tous problèmes sociaux. L’inflation chinoise entraîne une hausse des salaires assez rapide dans les grandes villes au détriment des coûts de production. Des taxes d’importations décrétées au même moment auraient eu un effet néfaste sur les exportations chinoises. Le problème de l’inflation devient sensible dans tous les BRIC en vive croissance et entraîne partout une hausse généralisée des taux d’intérêt.
Les taux d’intérêt monteront inexorablement en 2011. Les émissions gouvernementales vont asphyxier le marché obligataire souverain et rendre les acheteurs plus gourmands en matière de taux. Les obligations de bons débiteurs industriels se placeront sans doute plus facilement que les emprunts d’état. Cette hausse des taux coiffera un peu plus la reprise dans les pays industrialisés où la construction ne participera pas à la reprise et où l’immobilier commencera à baisser après la hausse spéculative récente fondée par l’envie de fuir des monnaies dévalorisées. Déjà, Manhattan donne le cap, en baisse de 30%, Pékin combat la spéculation pour tancer le marché et en Europe on sort le gros bâton de la taxation des plus-values immobilières pour calmer le marché. La fuite de la monnaie favorise toutes les spéculations en actifs réels, toutes les matières premières participant à la fête. Quelle est la banque qui, dans les derniers mois, n’a pas créé son fonds de commodities pour accumuler sur les marchés à terme du pétrole, du cacao, du sucre, du blé ou du cuivre (on a récemment appris qu’une société de trading peut détenir 80% de l’échéance à terme d’une denrée). De nouveaux ETF fleurissent tous les jours, la spéculation effrénée, fille des taux zéro, occupe toute la planète bancaire.
La hausse des denrées alimentaires provoque des mécontentements dans de nombreux pays pauvres et du bassin méditerranéen. Partout où les hausses de salaire ont stagné pendant des années, la perte du pouvoir d’achat engendre des risques politiques certains.
Dans les devises recherchées en dehors des BRIC, le franc suisse et la couronne suédoise sont en vive hausse. En l’absence du deutschemark, la devise helvète est recherchée par tous ceux qui se focalisent sur une aire de prospérité et de stabilité. La Banque Nationale Suisse ayant acheté 200 milliards d’euros à 1,43, la spéculation s’est engouffrée dans la brèche laissant les autorités pantoises. À 1,23 avant de retrouver un peu de calme, les pertes de la BNS avoisinent les 20 milliards de francs, si l’on rajoute les 35 milliards de garantie UBS et les 16 milliards de garantie du FMI, l’addition est lourde et les dividendes aux cantons seront absents. L’industrie est touchée et les banques, dont les revenus sont en euros et dollars, mais les frais en francs suisses, inquiètent sur leurs résultats à venir. Après avoir défendu le niveau de 1,43, le président de la BNS, dans une réunion privée, aurait envisagé la crise d’un franc à parité avec l’euro. La nécessité de stabiliser le franc est certaine, mais que faire ? Taux d’intérêt négatifs ? Interdiction des transactions spéculatives ? Aucune solution évidente ne permet de calmer le jeu. La Suisse manque d’un grand argentier du talent d’Albert Gallatin !
2011 verra la croisée des chemins pour la dette souveraine. Oscar Wilde disait cyniquement : on ne meurt pas de ses dettes, mais on meurt de ne plus pouvoir en faire. Cette année nous dira si les efforts de coupes budgétaires et de hausses d’impôts arriveront à donner une crédibilité aux États malades du déficit. Les taux monteront inexorablement. L’or et les métaux précieux continueront à être accumulés par les sceptiques. Et dépendant de l’acuité de la hausse des taux, nous aurons des marchés boursiers dans le même style qu’en 2010, ou sous pression de taux d’intérêt compétitifs. La statistique la plus importante à observer : « le taux de chômage dans les pays industrialisés ».
Macao et son enfer du jeu pèsent désormais quatre fois plus que Las Vegas en déroute. Les boutiques de marques luxueuses fleurissent en Chine.
Chapeau les Chinois !
P.-S. La commission de la concurrence de Bruxelles ayant décidé de stopper cette pratique honteuse du roaming pour les téléphones portables avant 2015, il ne faudra pas compter très longtemps sur les dividendes généreux des compagnies de télécom qui perdront leur vache à lait.
Patrick Ségal - février 2011